
Dans les pierriers balises par le vent et les cretes rocheuses ou seuls les isards s’aventurent, trois petits reptiles discrets menent une existence silencieuse. Les lezards endemiques des Pyrenees — le lezard de Bonnal, le lezard d’Aurelio et le lezard du Val d’Aran — comptent parmi les vertebres les plus rares et les plus menaces d’Europe. Reliques des periodes glaciaires, confines aux altitudes superieures a 2 000 metres, ils temoignent d’une histoire evolutive fascinante et d’une adaptation extreme aux conditions de la haute montagne pyreneenne.
Trois especes, un meme genre : Iberolacerta
Les trois lezards endemiques des Pyrenees appartiennent au genre Iberolacerta, un groupe de lacertides infeodes aux massifs montagneux de la peninsule Iberique et des Pyrenees. Contrairement aux lezards des murailles (Podarcis muralis) que l’on croise couramment sur les murets et les sentiers de basse altitude, les Iberolacerta pyreneens vivent exclusivement au-dessus de la limite forestiere, dans un univers mineral ou les conditions climatiques sont extremes.
Les trois especes sont :
- Iberolacerta bonnali — le lezard de Bonnal, aussi appele lezard pyreneen
- Iberolacerta aurelioi — le lezard d’Aurelio
- Iberolacerta aranica — le lezard du Val d’Aran, ou lezard aranais
Pendant longtemps, ces trois formes ont ete considerees comme des sous-especes d’une seule entite. Ce n’est qu’a partir des annees 1990, grace aux analyses genetiques et morphologiques, que les scientifiques ont reconnu trois especes distinctes, chacune occupant un secteur geographique bien delimite de la chaine pyreneenne.
Le lezard de Bonnal (Iberolacerta bonnali)
Decouverte et repartition
Le lezard de Bonnal a ete decrit pour la premiere fois en 1927 par le naturaliste Lantz, qui l’a nomme en hommage a Joseph Bonnal, un herpetologue pyreneen. C’est l’espece dont l’aire de repartition est la plus etendue des trois : elle occupe les Pyrenees centrales, depuis le massif du Pic du Midi de Bigorre a l’ouest jusqu’aux environs du massif de la Maladeta a l’est. On le retrouve aussi bien sur le versant francais (Hautes-Pyrenees, Haute-Garonne) que sur le versant espagnol (Aragon).
Morphologie
Iberolacerta bonnali mesure entre 5 et 7 centimetres de longueur museau-cloaque, pour une longueur totale d’environ 15 centimetres queue comprise. Son dos est generalement brun grisatre a brun olive, parseme de petites taches sombres irregulieres. Les flancs portent une bande laterale plus foncee, bordee par le bas d’une ligne claire. Le ventre est blanchatre a jaunatre, parfois legerement orange chez les males en periode de reproduction. Sa morphologie aplatie lui permet de se glisser dans les fissures etroites des rochers pour echapper aux predateurs et aux intemperies.
Habitat
Le lezard de Bonnal vit entre 2 000 et 3 000 metres d’altitude, dans les pierriers, les eboulis, les dalles rocheuses et les cretes exposees au soleil. Il affectionne les milieux ouverts ou la roche affleure, avec une mosaique de blocs offrant a la fois des surfaces de thermoregulation et des refuges contre le froid et les predateurs. On le trouve frequemment a proximite des pelouses alpines et des zones de neige fondante, ou l’humidite favorise la presence d’invertebres dont il se nourrit.
Le lezard d’Aurelio (Iberolacerta aurelioi)
Decouverte et repartition
Le lezard d’Aurelio a ete decrit en 1993 par les herpetologues Arribas, qui l’ont dedie a Aurelio, un berger des hauts paturages pyreneens. Son aire de repartition est remarquablement restreinte : il n’occupe qu’un petit secteur des Pyrenees centrales, situe entre le Val d’Aran et l’Andorre, principalement sur le versant sud de la chaine. On le connait d’une poignee de localites en Catalogne espagnole et en Andorre, ce qui en fait l’un des reptiles ayant la plus petite aire de repartition au monde.
Morphologie
Iberolacerta aurelioi est legerement plus petit que le lezard de Bonnal, avec une longueur museau-cloaque de 4,5 a 6 centimetres. Sa coloration dorsale est brun fonce a noiratre, souvent plus sombre que celle de ses deux congeneres, ce qui lui confere un avantage pour absorber rapidement la chaleur solaire dans un environnement ou les temperatures sont basses. Les taches laterales sont peu marquees, et le ventre est clair, parfois teinte de jaune pale.
Habitat
Le lezard d’Aurelio vit a des altitudes comprises entre 2 150 et 2 950 metres. Il occupe des habitats similaires a ceux du lezard de Bonnal — pierriers, eboulis, dalles — mais dans un secteur geographique plus restreint et souvent a des altitudes legerement superieures. Sa petite taille et sa coloration sombre sont interpretees comme des adaptations a un environnement particulierement froid et venteux.
Le lezard du Val d’Aran (Iberolacerta aranica)
Decouverte et repartition
Le lezard du Val d’Aran est le plus rare et le plus menace des trois. Decrit en 1993 par Arribas en meme temps que le lezard d’Aurelio, il ne vit que dans un minuscule secteur du Val d’Aran, dans les Pyrenees catalanes espagnoles. Son aire de repartition totale ne depasse pas quelques dizaines de kilometres carres, faisant de lui l’un des vertebres les plus rares d’Europe et peut-etre du monde.
Morphologie
Iberolacerta aranica ressemble beaucoup au lezard d’Aurelio, avec lequel il a longtemps ete confondu. Sa longueur museau-cloaque atteint 5 a 6,5 centimetres. Sa coloration dorsale est brun gris a brun olive, avec des taches sombres plus nettes que chez I. aurelioi. Les differences entre les trois especes sont subtiles et reposent principalement sur des criteres de lepidose (disposition des ecailles), de coloration ventrale et de genetique moleculaire.
Habitat
Comme ses deux congeneres, le lezard aranais habite les pierriers et eboulis de haute altitude, entre 2 000 et 2 700 metres. Sa zone de vie est cependant si reduite qu’une perturbation meme locale — construction d’une piste, amenagement d’une station de ski, frequentation accrue par les randonneurs — pourrait avoir des consequences dramatiques sur l’ensemble de la population.
Des reliques glaciaires : l’origine de l’endemisme
Comment expliquer la presence de ces trois especes si proches et pourtant distinctes, confinees sur les sommets pyreneens ? La reponse se trouve dans l’histoire climatique des Pyrenees.
Il y a plusieurs millions d’annees, les ancetres des Iberolacerta pyreneens occupaient probablement une aire de repartition bien plus vaste, couvrant une grande partie des montagnes d’Europe meridionale. Lors des glaciations du Pleistocene (entre 2,5 millions et 11 700 ans avant notre ere), les avancees et retraits successifs des glaciers ont fragmente les populations. Les lezards se sont retrouves isoles sur des « ilots » rocheux separes par des vallees glaciaires infranchissables.
A la fin de la derniere glaciation, il y a environ 12 000 ans, les glaciers ont fondu et les forets ont recolonise les pentes. Les lezards d’altitude, adaptes au froid et aux milieux ouverts, n’ont pas pu redescendre vers les vallees desormais boisees et trop chaudes pour eux. Ils sont restes prisonniers des sommets, comme sur des iles au milieu d’un ocean de forets. Cette situation est comparable a celle de certaines especes vegetales alpines que l’on retrouve egalement parmi les fleurs sauvages dans les Pyrenees.
L’isolement prolonge de chaque population a conduit a une divergence genetique progressive, aboutissant a la formation de trois especes distinctes. C’est un mecanisme classique de speciation allopatrique, le meme qui a produit les pinsons des Galapagos etudies par Darwin.
Differences avec les lezards communs
Les randonneurs confondent souvent les Iberolacerta avec le lezard des murailles (Podarcis muralis), omnipresent en montagne jusqu’a environ 2 000 metres. Plusieurs criteres permettent de les distinguer :
- Altitude : les Iberolacerta vivent au-dessus de 2 000 m, rarement en dessous ; le lezard des murailles depasse rarement cette altitude
- Morphologie : les lezards endemiques sont plus aplatis, avec une tete proportionnellement plus petite et des membres plus courts, adaptes a la vie dans les fissures rocheuses
- Coloration : les Iberolacerta sont generalement plus ternes et plus sombres que les lezards des murailles, qui arborent souvent des motifs verts ou bruns plus contrastes
- Comportement : les lezards endemiques sont souvent plus farouches et plus rapides a se refugier dans les fissures, leur survie dependant de leur capacite a echapper aux choucas et aux rapaces
- Periode d’activite : en raison du froid, les Iberolacerta n’ont qu’une courte saison d’activite de quatre a cinq mois (juin a octobre), passant le reste de l’annee en hibernation sous les pierres
Menaces et statut de conservation
Les trois especes sont classees sur la Liste rouge de l’UICN :
- Iberolacerta bonnali : « Quasi menace » (NT)
- Iberolacerta aurelioi : « En danger » (EN)
- Iberolacerta aranica : « En danger critique » (CR)
La menace principale qui pese sur ces trois especes est le rechauffement climatique. Vivant deja aux altitudes les plus elevees de la chaine, ces lezards n’ont tout simplement nulle part ou aller si les temperatures continuent d’augmenter. Les modeles climatiques previsionnels suggerent que l’habitat favorable pourrait se reduire de 30 a 50 % d’ici 2050. La remontee en altitude du lezard des murailles, plus competitif et plus generaliste, pourrait egalement exercer une pression de competition accrue sur les especes endemiques.
D’autres menaces aggravent la situation :
- Amenagements touristiques : extension des domaines skiables, construction de remontees mecaniques et de pistes dans les zones d’altitude
- Surfroquentation : le pietinement des pierriers par les randonneurs peut detruire les micro-habitats indispensables aux lezards
- Predation : les chats domestiques errants en altitude et les corneilles constituent des predateurs occasionnels
- Faible capacite de recolonisation : les populations etant isolees sur des sommets, toute extinction locale est probablement definitive
Observer les lezards endemiques en randonnee
Si vous souhaitez tenter d’observer ces reptiles rares lors de vos randonnees dans les Pyrenees, voici quelques conseils :
- Privilegiez les journees ensoleillees entre juin et septembre, lorsque les lezards sont actifs et se thermoregulent sur les rochers
- Cherchez dans les pierriers et eboulis au-dessus de 2 000 metres, en particulier les dalles rocheuses exposees au sud et au sud-est
- Approchez lentement et silencieusement : ces lezards sont vifs et plongent dans les fissures au moindre mouvement brusque
- Utilisez des jumelles pour observer a distance sans les deranger
- Ne capturez jamais un lezard : ces especes sont strictement protegees par la loi francaise et espagnole, et toute capture ou perturbation est passible de sanctions
Les secteurs les plus favorables pour le lezard de Bonnal incluent les cretes et pierriers des massifs du Neouvielle, du Pic du Midi de Bigorre, du Balaitus et de la Maladeta. Pour les deux autres especes, les zones du Val d’Aran et des frontieres avec l’Andorre offrent les meilleures opportunites, mais l’observation reste aleatoire en raison de l’extreme rarete des populations.
Proteger ces tresors vivants de la haute montagne
Les lezards endemiques des Pyrenees incarnent la fragilite et la richesse du patrimoine naturel montagnard. Reliques d’un passe glaciaire lointain, confines sur des sommets qui forment leurs derniers refuges, ils nous rappellent que la biodiversite pyreneenne ne se resume pas aux especes emblematiques comme l’ours ou le gypaete barbu. Elle se cache aussi dans les interstices des pierriers, sous les dalles chauffees par le soleil d’altitude, la ou trois petits lezards poursuivent une existence commencee il y a des milliers d’annees.
Chaque randonneur qui prend soin de rester sur les sentiers balises, de ne pas retourner les pierres et de limiter son impact sur les milieux d’altitude contribue, a son echelle, a la preservation de ces especes uniques. La haute montagne pyreneenne est leur dernier sanctuaire. Il nous appartient de le proteger.
