
Les Pyrenees constituent l’un des hauts lieux europeens de la diversite en lepidopteres. Avec pres de 200 especes de papillons repertoriees sur l’ensemble du massif, la chaine pyreneenne offre aux naturalistes et aux randonneurs un spectacle entomologique remarquable. Cette richesse s’explique par la variete des milieux traverses, des pelouses subalpines aux forets de feuillus, des prairies fleuries des fonds de vallee aux landes d’altitude battues par le vent. De juin a septembre, les papillons animent chaque sentier de randonnee, chaque prairie de montagne, et participent activement a la pollinisation de la flore sauvage des Pyrenees.
Ce guide presente les especes emblematiques a reconnaitre lors de vos sorties pyreneennes, avec pour chacune ses caracteristiques, sa periode de vol, son habitat et l’altitude a laquelle vous pourrez l’observer.
L’Apollon : joyau des sommets pyreneens
Apollon (Parnassius apollo)
L’Apollon est sans doute le papillon le plus emblematique des montagnes europeennes et l’un des plus recherches par les naturalistes. Ses grandes ailes blanches legerement translucides, ornees de taches rouges cerclees de noir sur les ailes posterieures et de taches noires sur les ailes anterieures, le rendent immediatement reconnaissable. Son envergure atteint 7 a 8 centimetres, ce qui en fait l’un des plus grands papillons diurnes des Pyrenees.
L’Apollon frequente les pelouses rocailleuses et les prairies fleuries entre 800 et 2 500 metres d’altitude. Sa chenille se developpe exclusivement sur les orpins (Sedum), des plantes grasses qui poussent dans les fissures des rochers et les eboulis. La periode de vol s’etend de fin juin a fin aout, avec un pic d’activite en juillet. On l’observe dans l’ensemble du massif pyreneen, particulierement dans les vallees d’Ossau, d’Aure et de Gavarnie. Espece protegee en France, l’Apollon est un indicateur precieux de la qualite des milieux montagnards.
Semi-Apollon (Parnassius mnemosyne)
Le Semi-Apollon est le cousin discret de l’Apollon. Plus petit (envergure de 5 a 6 centimetres), il se distingue par ses ailes blanches depourvues de taches rouges, ornees uniquement de deux taches noires sur les ailes anterieures et d’une transparence marquee sur les bords. Son aspect delicat et aerien lui confere une elegance particuliere.
Ce papillon habite les prairies humides, les clairieres forestieres et les lisieres de bois entre 600 et 2 000 metres d’altitude. Sa chenille se nourrit de corydales (Corydalis), des plantes herbacees des sous-bois frais. La periode de vol est plus precoce que celle de l’Apollon, de mai a juillet. On le rencontre surtout dans les vallees boisees des Pyrenees centrales. Le Semi-Apollon est egalement une espece protegee, en declin dans plusieurs regions de France en raison de la fermeture des milieux forestiers.
L’Isabelle de France : la reine des papillons nocturnes
Isabelle de France (Graellsia isabellae)
L’Isabelle de France, parfois appelee papillon vitrail, est un grand papillon nocturne d’une beaute exceptionnelle. Ses ailes d’un vert emeraude lumineux, bordees de brun-rouge et prolongees par de longues queues aux ailes posterieures, en font l’un des plus beaux insectes d’Europe. Son envergure peut atteindre 9 centimetres. Les males portent des antennes pectinees spectaculaires, adaptees a la detection des pheromones emises par les femelles.
Cette espece rare et protegee vit exclusivement dans les forets de pins sylvestres entre 1 000 et 1 800 metres d’altitude. Sa chenille se developpe sur les aiguilles de pin sylvestre. Les adultes volent en mai et juin, uniquement la nuit, attires par la lumiere. Dans les Pyrenees, l’Isabelle de France est presente principalement sur le versant espagnol et dans quelques stations du versant francais, notamment en Ariege et dans les Pyrenees-Orientales. Sa rarete et sa beaute en font un veritable tresor entomologique du massif.
Les azures : eclats de bleu dans les prairies
Azure du serpolet (Phengaris arion)
L’Azure du serpolet est un papillon fascinant autant par sa beaute que par son cycle biologique extraordinaire. Ses ailes d’un bleu violace lumineux, ponctuees de taches noires, s’etendent sur environ 4 centimetres. Le revers est gris cendre avec des ocelles noirs cercles de blanc.
Ce qui rend ce papillon unique, c’est son cycle de vie myrmecophile. La jeune chenille se nourrit d’abord de fleurs de thym ou de serpolet, puis se laisse tomber au sol ou elle est adoptee par des fourmis du genre Myrmica. Transportee dans la fourmiliere, elle y passe l’hiver en se nourrissant des larves de ses hotes. Ce cycle complexe rend l’espece extremement dependante de la presence simultanee de ses plantes hotes et des bonnes especes de fourmis.
L’Azure du serpolet vole en juin et juillet dans les pelouses seches et les landes a thym entre 500 et 2 000 metres. Dans les Pyrenees, on le trouve sur les versants ensoleilles des vallees calcaires. Espece protegee au niveau europeen, sa conservation necessite le maintien de pratiques pastorales extensives.
Le Moire des Pyrenees : endemique du massif
Moire des Pyrenees (Erebia gorgone)
Le Moire des Pyrenees est une espece endemique du massif pyreneen, ce qui signifie qu’on ne la trouve nulle part ailleurs dans le monde. Ce papillon de taille moyenne (envergure de 4 a 5 centimetres) arbore des ailes d’un brun sombre veloute, ornees de petits ocelles noirs pupilles de blanc enchasses dans une bande orangee sur les ailes anterieures.
Le Moire des Pyrenees habite les prairies subalpines et les pelouses rocailleuses entre 1 400 et 2 400 metres d’altitude. Sa chenille se developpe sur diverses graminees de montagne. Les adultes volent de mi-juin a mi-aout, avec un pic en juillet. On l’observe dans les Pyrenees centrales et orientales, notamment dans les massifs du Neouvielle, du Carlit et de la Cerdagne. Son endemisme pyreneen en fait une espece a tres forte valeur patrimoniale et un sujet d’etude privilegie pour les entomologistes.
Les Pyrenees abritent d’ailleurs plusieurs autres especes de moines endemiques ou sub-endemiques, comme l’Erebia lefebvrei (Moire des pierriers) et l’Erebia sthennyo, temoignant de l’isolement geographique ancien du massif et de son role de refuge lors des glaciations.
Les grands papillons des vallees et prairies
Machaon (Papilio machaon)
Le Machaon, ou Grand Porte-Queue, est l’un des papillons les plus spectaculaires et les plus connus de France. Ses grandes ailes jaune vif, rayees de bandes noires et ornees de lunules bleues et d’un ocelle rouge a l’angle des ailes posterieures, prolongees par une queue elegante, en font un insecte d’une beaute saisissante. Son envergure atteint 7 a 8 centimetres.
Dans les Pyrenees, le Machaon frequente les prairies fleuries, les jardins, les cultures et les friches de la plaine jusqu’a 2 000 metres d’altitude. Sa chenille, verte rayee de noir et ponctuee d’orange, se developpe sur les ombelliferes (fenouil, carotte sauvage, persil). Le Machaon connait deux generations par an : la premiere vole en avril-mai, la seconde en juillet-aout. Son vol puissant et ses planees majestueuses au-dessus des prairies pyreneennes en font un sujet d’observation privilegie.
Flambe (Iphiclides podalirius)
Le Flambe est souvent confondu avec le Machaon, mais s’en distingue par ses ailes jaune pale rayees de bandes noires obliques, plus longues et plus effilees, et par ses longues queues aux ailes posterieures. Son envergure atteint 7 centimetres. Son vol est plus planant que celui du Machaon, avec de longues glissades elegantes.
Le Flambe habite les vergers, les haies, les lisieres et les coteaux ensoleilles des contreforts pyreneens, de la plaine jusqu’a 1 500 metres d’altitude. Sa chenille se nourrit de prunellier, d’aubepine et d’arbres fruitiers. Comme le Machaon, il produit deux generations annuelles, en avril-juin et en juillet-aout. On le rencontre principalement dans les basses vallees pyreneennes et les piedmonts.
Pieride du chou (Pieris brassicae)
La Pieride du chou, papillon blanc commun et familier, est neanmoins une espece interessante a observer dans les Pyrenees. Ses ailes blanches, marquees de taches noires aux extremites, s’etendent sur 5 a 6 centimetres. La femelle se distingue du male par deux taches noires supplementaires sur les ailes anterieures.
Espece ubiquiste, la Pieride du chou se rencontre du niveau de la mer jusqu’a 2 000 metres d’altitude dans les Pyrenees. Elle frequente les jardins, les cultures, les prairies et les bords de chemin. Sa chenille, vert-jaune ponctuee de noir, se developpe sur les cruciferes (choux, colza, moutarde, mais aussi plantes sauvages). Elle connait deux a trois generations par an, d’avril a octobre, ce qui en fait l’un des papillons les plus longtemps observables. En altitude, les populations pyreneennes constituent des formes plus petites et plus sombres, adaptees aux conditions montagnardes.
Meilleurs sites d’observation dans les Pyrenees
Certains secteurs du massif sont particulierement riches en papillons et meritent une visite dediee :
- Vallee de Gavarnie et cirques (Hautes-Pyrenees) : prairies fleuries d’altitude exceptionnelles, Apollon, Moines, Azures. Altitude 1 300 a 2 500 m.
- Massif du Neouvielle (Hautes-Pyrenees) : reserve naturelle aux pelouses subalpines preservees, riche en especes endemiques. Altitude 1 800 a 2 500 m.
- Plateau de Beille (Ariege) : vaste zone pastorale avec prairies a narcisses et pelouses a fetuques, tres favorable aux lepidopteres. Altitude 1 500 a 2 000 m.
- Haute vallee du Gave d’Ossau (Pyrenees-Atlantiques) : milieux varies, falaises calcaires et prairies de fauche traditionnelles. Altitude 800 a 2 200 m.
- Reserve naturelle de Mantet (Pyrenees-Orientales) : versant mediterraneen avec une faune de papillons originale, melange d’especes montagnardes et meridionales. Altitude 1 500 a 2 600 m.
- Vallee du Lys et Superbagneres (Haute-Garonne) : prairies subalpines fleuries, grande diversite de lepidopteres en juillet. Altitude 1 400 a 2 000 m.
Quand observer les papillons des Pyrenees
La saison d’observation des papillons dans les Pyrenees s’etend d’avril a septembre, avec des pics selon l’altitude :
- Avril-mai : premieres especes dans les basses vallees (Flambe, Machaon, Aurore, Citron). Altitude inferieure a 1 000 m.
- Juin : explosion de diversite en moyenne montagne. Semi-Apollon, Isabelle de France, premiers Azures. Altitude 800 a 1 800 m.
- Juillet : pic de diversite a toutes les altitudes. Apollon, Moines, Azures du serpolet. C’est le mois ideal pour une sortie entomologique en altitude.
- Aout : encore de nombreuses especes en altitude, seconde generation des especes de basse altitude.
- Septembre : dernieres especes en vallee (Pierides, Vanesses, Belles-Dames en migration).
Les meilleures conditions d’observation sont les journees ensoleillees et calmes. Les papillons sont actifs par beau temps, entre 10h et 16h. Le vent et la pluie les clouent au sol ou les poussent a se refugier dans la vegetation.
Menaces et conservation
Malgre la richesse actuelle des Pyrenees en papillons, plusieurs menaces pesent sur les populations de lepidopteres :
- Le rechauffement climatique pousse les especes d’altitude a monter toujours plus haut, reduisant progressivement leur habitat disponible. Les especes de haute montagne comme l’Apollon ou les Moines sont particulierement vulnerables.
- L’abandon du pastoralisme dans certaines vallees entraine la fermeture des prairies par enfrichement, supprimant les habitats ouverts indispensables a de nombreux papillons.
- L’usage de pesticides dans les zones agricoles des piedmonts affecte les populations de papillons communs comme la Pieride et le Machaon.
- L’amenagement touristique (pistes de ski, routes, urbanisation) detruit localement des habitats de grande valeur.
Le role pollinisateur des papillons
Les papillons jouent un role ecologique majeur dans les ecosystemes pyreneens. En butinant les fleurs pour se nourrir de nectar, ils assurent la pollinisation de nombreuses plantes sauvages. Leur trompe, parfois tres longue, leur permet d’atteindre le nectar de fleurs tubulaires inaccessibles aux autres pollinisateurs. Certaines plantes, comme les orchidees de montagne, dependent etroitement des papillons pour leur reproduction.
Les papillons constituent egalement un maillon essentiel de la chaine alimentaire. Chenilles et adultes nourrissent de nombreux predateurs : oiseaux insectivores, chauves-souris, lezards, araignees. Leur presence en abondance est donc un indicateur fiable de la bonne sante d’un ecosysteme montagnard.
Observer les papillons des Pyrenees, c’est decouvrir une facette souvent meconnue de la biodiversite montagnarde. Des sommets ou plane l’Apollon aux prairies ou danse le Machaon, chaque rencontre avec ces insectes colores enrichit l’experience de la randonnee et rappelle la fragilite des equilibres naturels qui font la beaute du massif pyreneen.
