Paysage karstique de montagne calcaire dans les Pyrenees, lapiaz et roches sculptees par l erosion pres du Pic d Anie

Pic d’Anie : randonnee sur le plus grand desert karstique d’Europe

Paysage karstique de montagne calcaire dans les Pyrenees, lapiaz et roches sculptees par l erosion pres du Pic d Anie

Dresse a 2 504 metres d’altitude a la frontiere entre le Bearn et la Navarre, le Pic d’Anie (Aunamendi en basque) est le premier grand sommet des Pyrenees occidentales. Mais ce qui rend cette montagne veritablement unique, c’est le paysage lunaire qui l’entoure : le plateau de Larra, considere comme le plus grand desert karstique d’Europe. Une randonnee au Pic d’Anie, c’est une immersion dans un univers mineral hors du commun, ou la roche calcaire a ete sculptee par des millenaires d’erosion.

Ce guide complet vous presente l’itineraire depuis la Pierre Saint-Martin, le passage par le refuge de Laberouat, la geologie fascinante du desert karstique de Larra, la faune sauvage que vous pourrez observer, ainsi que tous les conseils pratiques pour reussir cette ascension marquante.

Le Pic d’Anie : sentinelle des Pyrenees occidentales

Le Pic d’Anie occupe une position singuliere dans la chaine pyreneenne. Premier sommet a depasser les 2 500 metres en venant de l’Atlantique, il marque la transition entre les montagnes verdoyantes du Pays basque et les hauts sommets calcaires du Bearn. Son isolement relatif lui confere une prominence remarquable : par temps clair, le panorama depuis son sommet s’etend du golfe de Gascogne aux grands pics de la chaine centrale.

Aunamendi, son nom basque, signifie « au-dessus des chevres ». Ce sommet est profondement ancre dans la culture pastorale locale. Depuis des siecles, les bergers basques et bearnais conduisent leurs troupeaux sur les paturages qui entourent sa base, perpetuant une tradition de transhumance millennaire. Le Pic d’Anie est aussi le point culminant de la foret d’Iraty, la plus grande hetraie d’Europe, qui s’etend sur son versant sud-ouest.

Le plateau de Larra : plus grand lapiaz d’Europe

Le veritable tresor geologique du secteur se trouve a l’est du Pic d’Anie : le plateau de Larra-Belagua. Ce vaste desert de pierre calcaire s’etend sur plus de 2 000 hectares entre 1 600 et 2 200 metres d’altitude. Il constitue le plus grand lapiaz d’Europe, un paysage karstique d’une ampleur exceptionnelle.

Le lapiaz se forme par la dissolution du calcaire sous l’action de l’eau de pluie legerement acide. Au fil des millenaires, l’eau a creuse dans la roche un reseau de rigoles, de fissures et de gouffres qui donnent au plateau son aspect tourmente. Les arres (lames de calcaire dressees), les dolines (depressions circulaires), les gouffres et les grottes composent un paysage d’une beaute austere et fascinante.

Le gouffre de la Pierre Saint-Martin, dont l’entree se trouve sur ce plateau, est l’un des plus profonds du monde. Explore a partir de 1950, il atteint plus de 1 400 metres de profondeur et abrite un reseau souterrain de plus de 80 kilometres. C’est ici que le speleologue Marcel Loubens trouva la mort en 1952, un drame qui marqua l’histoire de la speleologie francaise.

Marcher sur le plateau de Larra, c’est evoluer dans un paysage que l’on pourrait croire extraterrestre. La roche blanche, sculptee en formes torturees, s’etend a perte de vue sous un ciel immense. Aucun arbre ne pousse a cette altitude sur ce sol mineral. Seules quelques touffes de vegetation rase parviennent a s’enraciner dans les fissures de la roche.

Itineraire depuis la Pierre Saint-Martin

L’itineraire le plus classique pour la randonnee au Pic d’Anie part de la station de la Pierre Saint-Martin (1 650 m), accessible depuis Arette par la D 132. Le stationnement se fait sur le parking de la station, bien indique.

Fiche technique

  • Denivelee positive : environ 1 000 m
  • Distance : 14 km aller-retour
  • Duree : 6 a 8 heures aller-retour
  • Difficulte : difficile (terrain karstique, passage rocheux sommital)
  • Balisage : cairns et marques jaunes

Description du parcours

Depuis le parking, le sentier descend d’abord legerement vers le sud-ouest pour traverser le plateau karstique. Cette premiere section est l’occasion de decouvrir le lapiaz de pres : le chemin serpente entre les lames de calcaire, les dolines et les fissures. Il faut etre attentif au balisage (cairns) car le terrain est complexe et les reperes visuels peu nombreux dans cet univers mineral.

Apres environ une heure de marche, on atteint le refuge de Laberouat (1 440 m), niché dans un vallon verdoyant qui contraste avec l’aridite du plateau. Ce refuge garde non garde offre un abri precieux en cas de mauvais temps. Une source se trouve a proximite : c’est le dernier point d’eau avant le sommet.

Depuis Laberouat, le sentier remonte franchement vers le sud en direction du col des Anies (2 083 m). La pente s’accentue progressivement a travers des pelouses alpines ou paissent souvent des brebis et des chevaux en liberte. La vegetation se rarefie a mesure que l’on gagne en altitude.

Au-dela du col, l’itineraire attaque la face nord du Pic d’Anie par un sentier rocheux qui necessite de poser les mains par endroits. Les derniers 400 metres de denivelee sont les plus exigeants : le terrain est escarpé, constitue de dalles calcaires et d’eboulis. Le passage n’est pas technique au sens de l’alpinisme, mais il demande de la prudence et le pied sur. Par temps humide, les rochers calcaires deviennent tres glissants.

Le sommet du Pic d’Anie, marque par une borne geodesique et un petit cairn, offre un panorama exceptionnel a 360 degres. Par temps clair, on distingue l’ocean Atlantique au nord-ouest, la Mesa de los Tres Reyes au sud, et toute la chaine des Pyrenees qui se deploie vers l’est. Le plateau de Larra s’etend en contrebas comme une mer de pierre blanche, spectacle saisissant vu depuis cette altitude.

Le refuge de Laberouat : halte pastorale

Le refuge de Laberouat, situe a 1 440 metres d’altitude dans un creux de vallon protege des vents, est un point de passage essentiel de la randonnee. Ce petit batiment en pierre, typique des cabanes pastorales pyreneennes, peut accueillir une dizaine de personnes. Il est non garde mais reste ouvert toute l’annee.

L’endroit est ideal pour une pause avant l’ascension finale ou pour un bivouac la veille. La source proche permet de se ravitailler en eau. Le cadre est remarquable : entoure de prairies ou paissent les troupeaux, avec le Pic d’Anie qui se dresse au sud, le refuge offre un moment de serenite dans un decor pastoral intact.

Pour ceux qui souhaitent un hebergement plus confortable, le refuge Jeandel, situe sur le GR 10 non loin de la Pierre Saint-Martin, propose des nuitees en dortoir avec demi-pension pendant la saison estivale.

Geologie karstique : comprendre le paysage

Le paysage du plateau de Larra est le resultat d’un processus geologique s’etalant sur des millions d’annees. Les calcaires qui composent le plateau datent du Cretace superieur (environ 70 millions d’annees). A cette epoque, la region etait recouverte par une mer chaude et peu profonde ou s’accumulaient les sediments calcaires.

Le soulevement des Pyrenees, il y a 40 a 50 millions d’annees, a porte ces calcaires a haute altitude. Depuis, l’eau de pluie, legerement acidifiee par le dioxyde de carbone atmospherique, dissout lentement la roche. Ce processus, appele karstification, a creuse un reseau souterrain colossal et sculpte la surface en un lapiaz tourmente.

Les formes karstiques observables sur le plateau sont variees et spectaculaires :

  • Lapiaz : rigoles et cannelures creusees dans la surface calcaire
  • Dolines : depressions circulaires formees par dissolution ou effondrement
  • Gouffres : puits verticaux reliant la surface au reseau souterrain
  • Arres : lames de calcaire dressees, separees par des fissures profondes
  • Ouvalas : grandes depressions formees par la coalescence de plusieurs dolines

Cette geologie unique fait du secteur un terrain d’etude privilegie pour les geologues et les speleologues du monde entier. Le reseau souterrain de la Pierre Saint-Martin, avec ses vastes salles comme la salle de la Verna (250 metres de diametre, 194 metres de hauteur), illustre l’ampleur du phenomene karstique dans cette region.

Faune sauvage : vautours, isards et marmottes

Malgre l’apparence austere du plateau karstique, la zone abrite une faune sauvage remarquable. En levant les yeux, vous observerez presque certainement des vautours fauves qui tournoient dans les courants ascendants au-dessus des falaises. Ces grands rapaces, dont l’envergure atteint 2,70 metres, nichent dans les parois calcaires du secteur. On peut aussi apercevoir le gypaete barbu, le percnoptere d’Egypte et l’aigle royal.

Les isards (chamois pyreneens) sont regulierement observes sur les pentes du Pic d’Anie, particulierement tot le matin ou en fin de journee. Ces animaux agiles se deplacent avec aisance sur les terrains rocheux les plus escarpes. Au printemps, les femelles mettent bas dans les zones les plus reculees du massif, a l’abri des predateurs.

Sur les pelouses alpines situees en contrebas du sommet, les marmottes ont etabli leurs colonies. Leurs sifflements d’alerte accompagnent souvent le randonneur. On y rencontre egalement le lagopede alpin (en hiver) et le desman des Pyrenees, petit mammifere aquatique endemique, dans les rares cours d’eau du secteur.

Si vous aimez observer la faune pyreneenne dans d’autres cadres spectaculaires, la randonnee des gorges de Kakuetta, situee dans la vallee voisine de Sainte-Engrace, offre un biotope completement different ou la vie foisonne dans un canyon luxuriant.

Difficulte et securite

La randonnee au Pic d’Anie est cotee difficile. Cette difficulte tient a plusieurs facteurs qu’il convient de ne pas sous-estimer :

  • Terrain karstique : le lapiaz est un terrain piegeant. Les fissures, souvent masquees par la vegetation, peuvent provoquer des chutes. Il est imperatif de porter des chaussures de randonnee montantes avec une semelle rigide.
  • Orientation : sur le plateau, les reperes visuels sont rares. Par temps de brouillard, l’orientation devient tres delicate. Un GPS ou une boussole sont indispensables.
  • Passage sommital : les derniers 400 metres exigent de poser les mains sur la roche. Le passage n’est pas vertigineux mais la roche calcaire mouillée est extremement glissante.
  • Absence d’eau : hormis la source pres du refuge de Laberouat, il n’y a aucun point d’eau sur l’itineraire. Prevoyez au minimum 2 litres par personne.
  • Meteo : les orages sont frequents l’apres-midi en ete. Le sommet, tres expose, est dangereux par temps d’orage. Partez tot le matin.

Un equipement complet est requis : chaussures de montagne, vetements chauds, coupe-vent, creme solaire, carte IGN 1547 OT « Pic d’Anie », eau en quantite suffisante et nourriture energetique.

Meilleure saison pour le Pic d’Anie

La saison ideale pour la randonnee au Pic d’Anie s’etend de mi-juin a mi-octobre. Avant mi-juin, des nevieres (plaques de neige residuelle) persistent dans les couloirs de la face nord et rendent l’ascension finale delicate sans crampons. Apres mi-octobre, les premieres chutes de neige peuvent survenir a tout moment au-dessus de 2 000 metres.

Le mois de septembre est particulierement recommande : les temperatures sont agreables, la frequentation est moindre qu’en plein ete, et les couleurs automnales commencent a teinter les forets de hetres en contrebas. La lumiere rasante de l’arriere-saison sublime le paysage karstique du plateau de Larra, offrant des conditions photographiques ideales.

En juillet et aout, partez imperativement avant 7 heures du matin pour eviter les orages d’apres-midi et la chaleur dans les zones exposees. La frequentation est plus importante mais le sommet reste moins visite que les grands classiques comme le Pic du Midi d’Ossau ou le Vignemale.

Un sommet hors des sentiers battus

Le Pic d’Anie reste une randonnee moins connue que les grandes ascensions pyreneennes, et c’est justement ce qui fait son charme. Loin de la foule, le randonneur evolue dans un paysage mineral unique en Europe. Le plateau de Larra, avec ses etendues de calcaire sculpte, offre un depaysement total que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans les Pyrenees.

Cette ascension est une invitation a comprendre les forces geologiques qui ont faconne nos montagnes. En foulant ce desert karstique, en observant les vautours planer au-dessus des lapiaz et les isards bondir sur les aretes calcaires, on mesure la richesse d’un territoire preserve ou la nature reste souveraine. Le Pic d’Anie est bien plus qu’une randonnee : c’est une experience geologique, naturaliste et humaine a part entiere.